Taupe, y es-tu ? Bien qu’elles aient la réputation d’être sourdes, Dominique parle aux taupes qui gravitent autour de chez lui. Il affirme les tenir à l’écart en leur demandant bien poliment. Dialogue de taupe ? Article paru dans La Voix des Allobroges N°16 avril-mai 2006 rubrique l'Oeil de la Voix
A la Bergerie d’Orgevat, une ferme un peu particulière située sur les hauteurs de Bonneville, j’ai assisté cet hiver à un curieux rituel. Avec ses amis de l’association en charge du fonctionnement de la bergerie, Dominique Delavigne faisait le tour du propriétaire en demandant aux taupes de bien vouloir quitter les lieux. La petite troupe n’avait pas l’air particulièrement allumée, mais je me demandais quand même où j’avais bien pu atterrir… Dominique a débuté sa carrière comme berger. Alors âgé d’une vingtaine d’années, il a découvert les techniques de l’agriculture biodynamique professées au début du siècle dernier par le philosophe allemand Rudolf Steiner. Il a passé sa vie à les mettre en oeuvre. Pendant une trentaine d’années comme horticulteur ou paysagiste et, depuis l’an 2000, dans la ferme expérimentale qu’est la Bergerie d’Orgevat. Ces techniques, assez étranges, sont néanmoins largement reconnues dans le monde de l’agriculture bio, comme j’ai pu le constater en rencontrant des producteurs lors de la réalisation de ce numéro. On m’a même confié que la biodynamie était une sorte de must de la bio, permettant d’obtenir des résultats remarquables, mais assez difficile à pratiquer car elle nécessite une bonne dose de savoir-faire. Pourtant, à écouter Dominique, ça n’a pas l’air bien dur pour la gestion des taupes. Alors essayez, vous verrez bien. Si ça ne marche pas, je pourrai vous donner une autre technique ancestrale que je tiens de mon grand-père. Lui, il fait parler la chevrotine. Plus radicale, mais moins poétique.
Alors Dominique, comme ça, vous parlez aux taupes ?
Je leur demande de s’éloigner de l’espace où j’exerce mon activité d’agriculture. Mais je ne parle pas à une taupe en particulier, je m’adresse à l’âme groupe qui représente l’espèce à un niveau spirituel, non incarné.
Et ça marche ?
Oui. Grâce à cela, elles me laissent tranquille pendant la période de culture. Et puis je les autorise à revenir après la récolte. Je leur laisse un peu la place. Mais en janvier, je les ai priées de quitter les lieux. Elles ont commencé à le faire.
Vous êtes donc convaincu de l’utilité de ce que vous faites.
Il faut être convaincu. Et je le suis car j’ai le pouvoir. Comme tant d’hommes ont le pouvoir sur d’autres hommes, moi, j’ai la maîtrise de mon lieu. Mes voisins savent d’ailleurs que je n’ai pas de taupes. Ils sont également très surpris que je puisse cultiver ici sans être ennuyé par les sangliers. Car il n’y a pas que les taupes, je fais la même chose pour tous les nuisibles, les biches, les cerfs. Mais j’ai quand même du mal avec un lièvre rusé comme un renard. Il faut dire qu’on n’est pas infaillible.
Seriez-vous une sorte de magicien ?
En fait, Steiner a remis en application des pratiques exercées depuis toujours. Certaines sont similaires à celles que l’on peut trouver dans l’almanach du vieux savoyard, notamment dans le rapport aux astres. Alors c’est vrai que cette agriculture est empreinte de magie, mais c’est de la magie blanche. On ne veut aucun mal à ces bêtes. On se côtoie et on ne se fait aucun dégât. Propos recueillis par B.P.
EDITO : FAIRE RECULER L’IRRATIONNEL
Je le publie ou bien ? Peut-on donner la parole à quelqu’un qui a l’habitude de parler aux taupes ? Certains vont peut-être penser qu’on a pété un câble. Qu’on cautionne un illuminé se croyant détenteur du pouvoir de contrôler les allées et venues de la faune évoluant autour de sa ferme.
Bah, je me prends la tête pour rien. D’abord, on ne cautionne pas, on donne la parole. Nuance.
Mais vous, ça ne vous fait pas plutôt sourire ? Moi ça m’a amusé. Rien que pour ça je me dis que l’homme qui murmure à l’oreille des taupes a sa place ici, car on a un journal qui ne veut pas se prendre trop au sérieux. Et puis, les pratiques de Dominique m’ont fait penser aux paroles de l’agronome René Dumont qui, en 1954, voyait la modernisation des campagnes comme un signe du « recul de l’irrationnel ». Il soutenait une nouvelle agriculture basée sur la mécanisation et l’utilisation des fertilisants chimiques. On rationalisait alors le secteur en remplaçant tout un tas d’usages en rapport à la terre ou aux astres – parfois proches de ceux de Dominique - par des modes d’emploi posés sur des bidons. C’était l’époque de la Révolution verte, reconnue pour avoir permis d’éviter la famine dans le tiers-monde et de produire plus chez nous avec moins de personne. Dumont est revenu de cette agriculture. Il a réalisé qu’elle était justement totalement irrationnelle car elle détruisait sa matière première, la terre. Elle continue de le faire. Alors aujourd’hui, on devrait surtout s’attacher à faire reculer l’irrationalité là où elle hypothèque l’avenir. Notamment chez ces apprentis sorciers qui jouent avec les OGM et risquent de rendre la nature mutante. Dominique, lui, avec ses incantations, il ne risque même pas de faire du mal à une taupe…
Brice Perrier
Bah, je me prends la tête pour rien. D’abord, on ne cautionne pas, on donne la parole. Nuance.
Mais vous, ça ne vous fait pas plutôt sourire ? Moi ça m’a amusé. Rien que pour ça je me dis que l’homme qui murmure à l’oreille des taupes a sa place ici, car on a un journal qui ne veut pas se prendre trop au sérieux. Et puis, les pratiques de Dominique m’ont fait penser aux paroles de l’agronome René Dumont qui, en 1954, voyait la modernisation des campagnes comme un signe du « recul de l’irrationnel ». Il soutenait une nouvelle agriculture basée sur la mécanisation et l’utilisation des fertilisants chimiques. On rationalisait alors le secteur en remplaçant tout un tas d’usages en rapport à la terre ou aux astres – parfois proches de ceux de Dominique - par des modes d’emploi posés sur des bidons. C’était l’époque de la Révolution verte, reconnue pour avoir permis d’éviter la famine dans le tiers-monde et de produire plus chez nous avec moins de personne. Dumont est revenu de cette agriculture. Il a réalisé qu’elle était justement totalement irrationnelle car elle détruisait sa matière première, la terre. Elle continue de le faire. Alors aujourd’hui, on devrait surtout s’attacher à faire reculer l’irrationalité là où elle hypothèque l’avenir. Notamment chez ces apprentis sorciers qui jouent avec les OGM et risquent de rendre la nature mutante. Dominique, lui, avec ses incantations, il ne risque même pas de faire du mal à une taupe…
Brice Perrier


