Bergerie d'Orgevat

 
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Ecologie et progrès N° 5 : Biodynamie en Haute-Savoie

Une présentation de Rémi Mogenet, président de l’A.B.O.
La Bergerie d’Orgevat, dont le siège est sis sur la commune de Bonneville, en Haute-Savoie, s’est constituée en association le 24 août 2000. Ses terrains rayonnent autour d’une maison de montagne dont les fondateurs mêmes de l’Association sont propriétaires. Ses statuts lui donnent les buts suivants :

 

- rétablir et sauvegarder le site de montagne abandonné d’Orgevat situé sur le versant sud de la vallée de l’Arve, dominé par le Môle. Ceci en luttant contre la friche dans le but de maintenir un paysage accueillant et un milieu vivant. La pratique de l’agriculture biologique-dynamique répond à ces exigences d’entretien efficace et durable dans le respect écologique de la bio-diversité ;
- organiser l’accueil pédagogique et la découverte du site sous forme notamment de l’écotourisme.

Précisons que la vallée de l’Arve est celle qui joint le Rhône au Mont-Blanc : sur les ondes boueuses de cette rivière de montagne, se reflètent, à mesure qu’elle descend son cours, les édifices de Chamonix, Cluses, Bonneville, Annemasse, Genève. Autrefois, cette vallée célèbre, parcourue dès le XVIIIe siècle par d’illustres explorateurs, appartenait à la province savoyarde du Faucigny, créée, selon la légende, par les comtes de Genève eux-mêmes. Orgevat est un village fondé tardivement, au XVIIe siècle, par l’ordre des Barnabites, sortes de Jésuites d’origine italienne très présents dans le Faucigny d’antan. Il matérialisait le mouvement de Contre-Réforme initié en Haute-Savoie par François de Sales, évêque de Genève exilé à Annecy. Il s’agissait de repeupler les campagnes afin d’affermir la foi catholique dans ces lieux menacés par le calvinisme genevois. Cependant, au cours du XXe siècle, le village fut délaissé par ses habitants. Durant la Seconde Guerre mondiale, des Alsaciens qui refusaient d’être enrôlés dans l’armée allemande s’y réfugièrent ; on peut donc dire que c’est un lieu de Résistance. Nulle route goudronnée ne permet d’y accéder ; l’électricité et l’eau courante n’y existent pas ; c’est dans ces conditions que l’Association a choisi de développer ses activités.

Or, depuis sa fondation, la Bergerie d’Orgevat a accompli de nombreuses tâches de réhabilitation du site. Des sentiers muletiers ont été réouverts ; la friche a été aménagée grâce à des ânes et à des vaches hérens ; un verger de sauvegarde d’espèces fruitières a été créé ; des variétés anciennes florales et potagères ont été jardinées ; des ruchers écologiques ont été installés. La maison elle-même s’apprête à être alimentée en électricité par un panneau solaire, acheté par l’Association. L’aspect pédagogique et l’écotourisme n’ont néanmoins pas pu être développés, les conditions de sécurité n’étant pas conformes aux règles en la matière, et la mairie de Bonneville ayant choisi de ne pas investir dans ce sens.

Durant une année, un membre de l’Association a pu être salarié dans le cadre d’un projet personnel de formation à l’agriculture et dans la perspective éventuelle de l’installation d’une exploitation agricole permanente. Mais, pour le moment, le travail est effectué par des bénévoles, dont les efforts sont comptabilisés comme dons à l’Association. La production est simplement répartie entre ces membres donateurs de leur temps et de leur force.

Les statuts font, par ailleurs, apparaître que la culture est de type “biologique-dynamique”, ce qui est aussi appelé “biodynamie”, et qui, dans les faits, émane du Cours aux agriculteurs de Rudolf Steiner, philosophe autrichien à présent assez connu, - surtout, en réalité, depuis que la Société anthroposophique, qu’il a fondée en 1924, a été classée comme secte dans un rapport parlementaire sur la question et qu’une polémique est née à ce sujet. On se souvient des prises de parole publique du député socialiste Jacques Guyard, rapporteur ; elles ont été condamnées comme calomnieuses par la justice, et ont donné lieu à des dédommagements importants pour les institutions effectivement liées à l’Anthroposophie en France, mais elles ont aussi été le point de départ d’une campagne, dans la presse, dénonçant les dérives, réelles ou supposées, de la Société anthroposophique.

La vérité, pour tout esprit non prévenu, est la suivante : la France a développé une conception de la laïcité qui rend extrêmement difficile l’expression libre de groupes tels que la Société anthroposophique. En effet, cette dernière ne cache aucunement se reposer sur l’ésotérisme des écrits de Rudolf Steiner ; or, le fait est que la laïcité telle qu’on la comprend en France n’est pas seulement une affaire administrative, qui priverait le clergé de tout pouvoir effectif sur le reste de la population, mais aussi une question de doctrine : elle intervient dans la pensée elle-même. Il est communément admis que cette laïcité à la française s’assimile au matérialisme scientifique. Dans les faits, cela signifie qu’il est considéré comme normal de répandre la doctrine appropriée, notamment à l’école de la République, de la même façon qu’autrefois, on répandait le dogme de l’Église latine : l’enseignement, dans ses fondements, n’a pas réellement changé, ni les rapports que les autorités morales entretiennent avec la population. Le contenu est différent ; mais la pédagogie reste la même.

Or, cette situation conduit à ce qu’on fasse d’une certaine doctrine le ressort d’un salut social. S’il n’y a pas, officiellement, la Doctrine pour la Congrégation de la Foi, comme au sein du Catholicisme, il existe, tout de même, des instances de surveillance plus ou moins explicites (notamment dans l’Éducation), dont le rôle n’est pas tant de réformer la pédagogie que d’énoncer des principes sur le contenu même des savoirs à inculquer à la population. En France, on estime que l’unité nationale est à ce prix.

L’effet sur l’Anthroposophie en est clair. Sur de nombreux points, le contenu des livres de Steiner s’oppose au matérialisme. C’est une épine dans le pied des partisans de la cohésion nationale par la voie de l’uniformisation des mentalités.

Ce qui a pu exempter la biodynamie de l’anathème global, ce sont ses résultats, notamment sur le produit de luxe qu’est le vin. En France, c’est un breuvage sacré, dont tout honnête homme doit savoir parler s’il veut être respecté dans les assemblées : héritage indéniable de la tradition gauloise. C’est quand même un paradoxe : comme les Musulmans, Steiner désapprouvait en général la consommation d’alcool, et donc de vin.

Quoi qu’il en soit, les fondements de la biodynamie sont anthroposophiques : et c’est dire qu’ils puisent dans l’ésotérisme. Steiner a estimé qu’il était possible d’y voir clair dans le mystère que constitue le vivant sans pour autant le réduire à une question de degré de la complexité de la matière. A ses yeux, la vie était d’essence immatérielle : les éléments sont ses porteurs ; chacun d’entre eux se distingue, principalement, dans les rapports qu’il entretient avec cette substance immatérielle. On peut donc être précis et scientifique : ces rapports se différencient d’une façon extrêmement subtile. L’esprit a de quoi exercer sa pensée.

Pour Steiner, les temps anciens avaient saisi intuitivement ces rapports : le mysticisme primitif était productif. Les paysans qui méditaient en marchant le long de leurs champs avaient comme des révélations de ce qu’il fallait faire. Mais, à notre époque, le besoin est omniprésent d’y voir clair, et de ne se fier qu’à ce qu’on peut comprendre et formuler d’une manière rationnelle. Car il ne va pas de soi, contrairement à ce que s’imaginent la plupart des gens, que le rationalisme se confond avec le matérialisme : tout dépend des postulats de départ. Si le matérialisme est bien, historiquement, issu du rationalisme, on ne peut pas dire qu’il s’agit de la même chose.

Le lecteur veut peut-être un exemple. Steiner, dans son cours, parle volontiers de l’azote : il le décrit comme porteur, à l’état naturel, de la force de mouvement qui découle du mouvement des astres eux-mêmes. En effet, pour lui, le mouvement, sur terre, était la conséquence des mouvements généraux ; les hommes et les animaux ont la faculté de créer leur propre dynamisme, pour des raisons extrêmement complexes liés à leur position dans le monde, mais pour le minéral et le végétal, tout dépend soit des astres, soit des hommes et des animaux - cela va de soi. Or, on peut, dit encore Steiner, maîtriser cette force de mouvement en utilisant des plantes qui en sont porteuses ; il suffit de les mettre dans des conditions qui optimiseront cette faculté. Là est l’origine des recettes de la biodynamie qui effraient les uns, font sourire les autres, scandalisent les derniers : de la matière végétale ou de la fumure placée dans des organes animaux et enterrés ou mis au soleil pendant toute une saison, puis diluée dans de l’eau selon une méthode spécifique et répandue sur les plantations par la voie d’une aspersion à dose infinitésimale.

Cela doit être pris comme engrais naturel : cela ne peut pas être nocif. D’ailleurs, cela ne contredit en rien l’effet de l’azote chimique sur les plantes, observé scientifiquement et réutilisé à foison. On peut alors se demander quel est l’intérêt de telles recettes, et si l’azote pur, obtenu par électrolyse et séparation des éléments, n’est pas forcément plus efficace. Mais justement parce que ce n’est pas l’azote qui en soi crée la force dont ont besoin les plantes, et qu’il n’en est que le porteur, il n’en est pas ainsi. L’azote obtenu chimiquement est dénaturé en ce qu’il est arraché à la nature, à son milieu d’origine : la force dont il est porteur se vide de sa substance. L’azote a encore la faculté d’accroître le volume produit, mais de façon purement mécanique ; c’est une réaction née de l’ombre de l’azote plus que de l’azote même. L’essence vitale dont est alors privé l’azote entraîne la vampirisation du sol par la plante, et l’épuisement, par conséquent, de ce même sol ; mais, de surcroît, elle donne un volume vide de substance à la plante elle-même, ce qui lui fait perdre de ses qualités nutritionnelles. Celui qui la consomme, homme ou animal, broie une enveloppe creuse, dont le contenu est déjà virtuellement en état de décomposition. Son organisme lui-même en souffrira.

Le public ne se rend pas suffisamment compte qu’on ne consomme que du vivant, et ne sait pas assez que les expériences d’aliments de synthèse ont été un cuisant échec ; or, l’engrais chimique est déjà une manière de faire pousser des aliments de synthèse qui ne nourrissent qu’en apparence. L’engrais naturel des biodynamistes essaie, lui, de concilier qualité et quantité, c’est-à-dire qu’il instaure une productivité qui ne se repose pas seulement sur le poids, mais aussi sur la présence de la substance vitale dont se nourrit réellement l’organisme. Cette dernière n’est mesurable qu’indirectement ; mais certains procédés dits de cristallisation sensible ont été mis au point dans ce sens : encore une fois, la précision requise par la science moderne est recherchée même par l’agriculture d’inspiration anthroposophique. Le seul problème est de parvenir à saisir par le raisonnement le rapport entre la substance vitale, dite “éthérique”, et cette “cristallisation sensible” : cela demande un certain effort de réflexion.

L’indignation de certains, face à ces recettes, ces concepts, ces idées, illustre que la laïcité n’est pas seulement une position politique face aux clergés des différentes religions, mais aussi une doctrine qui apparaît comme allant de soi à la plupart des gens. Sous le projet citoyen, se meut, tout simplement, un courant philosophique qui se veut représentatif de ce qu’il faut penser si l’on veut assurer à l’humanité un véritable progrès. N’est-ce pas bien vain ? Le temps n’a-t-il pas montré que l’évolution avait rendu nécessaire la liberté en la matière, et l’éclosion de l’esprit critique en toutes choses, même celles qui, par leur réalisme, donnent le sentiment d’être objectivement exactes - bien qu’elles ne soient pas moins nées de l’esprit humain, en réalité, que n’importe quelle autre image du monde ?

Ce que je puis certifier, c’est que la validité de la biodynamie est admise par tous ceux qui veulent améliorer l’alimentation humaine en profondeur, et ne se soucient pas uniquement de productivité quantifiable : la qualité vaut bien autant que le poids de ce qu’on avale. Pierre Rabhi a appliqué les principes biodynamiques en Afrique, et les résultats en ont été très bons : les aliments sont sains, et la terre ne s’épuise pas. Le matérialisme lui-même peut accepter l’idée que le cerveau a besoin d’être nourri par des denrées saines si l’on veut que l’intellect humain continue de s’affiner. Il lui faut simplement reconnaître, avec plus de modestie qu’il n’en manifeste en général, que la vie reste un mystère et que l’alimentation de synthèse est un leurre : le monde n’est pas fait seulement des éléments auxquels la chimie a donné des noms abstraits, faits d’initiales et de chiffres. Si c’était le cas, ce serait beau ; mais trop pour être vrai : ce n’est pas aussi simple. Paradoxalement, dire que ce qu’on ne comprend pas appartient avant tout à un degré de complexité trop grand est une idée d’une complexité largement insuffisante.

Rémi Mogenet
Président de l’Association “Bergerie d’Orgevat”
La Côte d’Hyot
74130 BONNEVILLE
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www.orgevat.com

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